Laure Malécot

 

 


CINEMA :

ATLANTIQUE de Mati Diop

Un drame nourri d'espoirs fantomatiques

 

A Dakar, de nos jours, Souleymane (Ibrahima Traoré), ouvrier dans le bâtiment, lutte en vain avec ses camarades pour se faire payer. Il aime  sincèrement Ada (Mama Sane), qui le lui rend bien. Ils s’attrapent d’un  regard entre les wagons qui filent comme le temps qui passe. A l’abri des  regards, dans une bâtisse abandonnée ouverte aux vents marins, ils  échangent des baisers passionnés. Souleymane se défait de son pendentif et l ’offre à Ada. Ce  qu’elle prend pour un cadeau touchant mais anodin est  en fait un cadeau  d’adieux. Ada est flanquée d’une bande de copines, rivales ou solidaires,  bien décidées, chacune à leur manière, à se construire un avenir  décent quand vivre au jour-le-jour est déjà un défi. Pendant  ce temps, Souleymane et ses amis cherchent la sortie, à tous prix.

 

Comment, et pourquoi, dans un pays en perpétuelle construction, où les chantiers rythment le quotidien urbain, en pleine « émergence », des jeunes préfèrent flirter avec les vagues meurtrières que conjuguer avec leur présent en terre africaine ? La faute en revient sûrement à ceux qui creusent leurs tombes à coups de salaires impayés, planqués dans leurs villas et buildings.  Pas à ceux qui, de leurs, mains, les construisent. Quelle importance à l’amour dans une société où aimer l’argent devient une raison de vivre puisque tout est monnayé ? La réalisatrice Mati Diop tente, dans ce premier long métrage, d’avancer des réponses prudentes, de l’ordre du ressentit, en questionnant une situation trop souvent vécue, dont l’actualité témoigne souvent, depuis l’autre côté de l’Océan. Le nombre de cadavres échouant sur les côtes d’Europe et de Libye augmente dramatiquement chaque jour, mais ne dissuade pas ceux qui tentent la traversées sur des pirogues de fortune. Atlantique rappelle que derrière l’appellation de « migrants », il y a des femmes abandonnées, qui attendent, des amours avortés, des espoirs brisés, des itinéraires courageux pleins d’une détresse pudique qui préfère agir.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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<p><a href="https://vimeo.com/89437102">Bande-annonce Mille Soleils - Mati Diop, 2013, VO</a> from <a href="https://vimeo.com/africine">Africin&eacute; www.africine.org</a> on <a href="https://vimeo.com">Vimeo</a>.</p>

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





 

 

 

 






 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

 

 

 

 

 


     

       ATLANTIQUE a le mérite de surprendre, tant par la forme, qui emprunte avec subtilité au fantastique, que par le fond, qui pourrait plonger dans le mélodrame mais s’en abstient, tout aussi pudique que ses héros.

        Les personnages traversent le brouhaha urbain avec une légèreté de danseurs, d’un pas décidé. Le cadrage, souvent serré, provoquant une sensation d’étouffement, est ponctué de plans larges de l’Océan Atlantique, ouvertures sur un horizon mystérieux, aérations balayées par les intempéries, vite angoissantes. Dans ces espaces restreints les personnages cherchent leurs issues. Les acteurs sont d’un naturel confondant, aidés par le fait qu’ils jouent dans leur langue natale, le wolof, ponctuée de mots français comme c’est le cas au quotidien. Certaines images marquent l’esprit, juste assez étrange, poétiques, pour décoller progressivement du réel. De jeux de lumières glissant sur les peaux délicatement éclairées, au clair-obscur lunaire en passant par l’écrasant soleil poussiéreux du jour trop chaud, Mati Diop nous entraîne dans son univers. Dans une ambiance légèrement décalée, sous son regard subtil, les morts se mêlent aux vivants pour régler leurs comptes, et les vivants se révoltent contre la fatalité en se façonnent des lueurs d’espoir. Certains prenant le risque de frôler la mort plutôt que de rester coincés là.   

La crédibilité de l’intrigue policière menée par le jeune inspecteur Issa (Amadou Mbow) n’est pas cruciale. Elle donne du punch au scénario qui sinon, aurait put être trop contemplatif. Issa, traversé d’étranges malaises, en proie à des obsessions, ajoute au glissement vers l’irréel, pour le spectateur, tandis que, subrepticement, il ramène Ada vers sa propre réalité. Il échappe à toute logique. Logique cartésienne dont le récit se débarrasse aussi à la faveur du conte, de l’évocation, de la métaphore d’un cauchemar éveillé, amené tout en douceur. 

 

  Si Mati Diop peut mettre en exergue certaines réalités complexes en osant l’étrange, c’est en partie grâce à l’oeuvre de son oncle, le grand cinéaste sénégalais Dibril Diop Mambety, qui avait déjà tracé la voie d’un genre nouveau dès Touky Bouky, affirmant l’étrangeté dans Hyènes, qui n’est peut-être pas son meilleur film, mais à coup sûr le plus audacieux, sélectionné au Festival International de Cannes en 1992. Les Sénégalais ont dû attendre  2019, et Atlantique de Mati Diop, pour s’enorgueillir enfin de ce que Mambety avait frôlé, un prix à Cannes, et ce fut le Grand Prix du Jury. Le style que Mati Diop développe dans cette réalisation magistrale n’est pas loin de Mambety, dans la même veine surréaliste en la mêlant au quotidien des « petites gens, ceux qui n’ont pas compte en banque, ceux qui sont les seuls conséquents » disait Djibirl Diop Mambety.  Un surréalisme de fait, qui puise dans les légendes, les contes, habités de Djinés et de Raps (fantômes, esprits, en wolof). L’inspiration des premiers surréalistes est africaine. C’est son essence même que  les cinéastes africains qui s’en emparent (voir aussi Flora Gomez)  révèlent.

 

Au Grand Théâtre National de Dakar, en introduction à l’avant-première de ce 02 août 2019, Mati Diop, après avoir invité l’équipe sur scène, a retracé son itinéraire, dont 5 ans de travail pour Atlantique. Elle a souligné l’importance de faire des films pour dissuader les jeunes africains de jouer avec la mort en croyant trouver mieux au bout de l’horizon, précisant, ce que son film a prouvé, qu’en Afrique on peut tout à fait réaliser des films d’envergure internationale.  Propos qui faisaient écho à ceux du producteur Oumar Sall, connu pour avoir aussi produit Félicité d’Alain Gomis (autre grand succès critique), soulignant en préambule que le cinéma est une industrie, qui fournit des emplois et contribue au développement. C’est une manière de proposer à sa jeunesse autre chose qu’une aventure mortelle. Chaque film est un bateau plus ou moins frêle, en proie aux tempêtes financières bien connues des producteurs, capitaines armés d’un solide courage, surtout en Afrique.  Mati Diop, bien encadrée par les Films du Bal (France), et Cinékap (Sénégal), a pu avoir les moyens de ses ambitions, en terme de réalisation. Le succès d’Atlantique (soutenu par Netflix, Arte, Canal +, et le Fopica) et son succès, ne peuvent qu’encourager les membres du gouvernement, dont certains étaient présents, à faire perdurer le FOPICA, qui participe annuellement au financement de films sénégalais depuis 2016, et augurer d’autres belles surprises cinématographiques made in Sénégal.  On ne peut que souhaiter à Mati Diop, qui confirme là, après le remarqué Mille Soleil, son talent, de réaliser encore, avec les moyens qui conviennent, le plus possible de rêves (et de cauchemars), en y mettant toujours autant de coeur.


Le grondement de l’océan est habité désormais, pour moi, de la voix de Souleymane, disant les plus beaux mots d’amour d’après la Vague, sous les feux du soleil couchant. C’est à cette image que mes larmes ont coulées. Avant, c’est le silence d’Ada, son regard doux qui s’emplit de tristesse, d’impuissance, puis de colère. Sa retenue, sa souffrance intérieure, et  sa colère contre la fatalité, la sienne et celle des autres.


Ces autres partis…

Qui sont, comme dit le poète Birago Diop « dans l’ombre qui frémit »…

En leur hommage,


Laure Malécot, Dakar, 02 août 2019.





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